LA DEPENDANCE TABAGIQUE
Le
tabagisme est une véritable toxicomanie dont il possède toutes les
caractéristiques selon la définition de
l’OMS :
« Une
toxicomanie est un état d’intoxication périodique ou chronique, engendré par la
consommation répétée d’une drogue naturelle ou synthétique dont les
caractéristique sont :
- un désir invincible ou un besoin de continuer à
consommer la drogue ou de se la procurer par tous les moyens ;
- une tendance à augmenter les doses ;
- une dépendance psychique ou physique à l’égard des
effets de la drogue ;
- des effets nuisibles à l’individu et à la
société. »
En 1975,
l’OMS a donné une définition de la « Drug Dependance » qui a clarifié
le problème. Il s’agit « d’un état psychique et parfois physique
résultant de l’interaction entre un organisme vivant et une substance,
caractérisé par des réponses comportementale et autres, qui comportent toujours
une compulsion à prendre la substance sur un rythme continu ou périodique, de
façon à en ressentir les effets psychiques et parfois à éviter l’inconfort de
son absence (sevrage). La tolérance peut ou non être présente », la
tolérance correspond à la nécessité d’augmenter les doses, pour maintenir les
effets et pour satisfaire le besoin.
Nous
essaierons de répondre à deux questions :
- pourquoi, commence-t-on à fumer ?
-
pourquoi, lorsqu’on
a commencé, continue-t-on ?
POURQUOI
FUME –T- ON ?
1-
Comment
devient –on fumeur ?
Il est en
effet singulier que 50% (et parfois plus)des gens fument et accomplissent ainsi
de nombreuses fois dans la journée, un acte qui n’est ni nécessaire au maintien
de la vie ou à la satisfaction d’un besoin d’ordre social, affectif ou sexuel,
et qui reconnaissent dans le même temps, qu’il est dangereux pour la santé.
·
Pression de
l’environnement :
Il est
certain qu’un grand nombre de facteurs influencent tous les aspects de la
consommation tabagique et déterminent si un individu sera ou non fumeur ;
on peut considérer ces divers facteurs :
-
Commerciaux,
-
Sociologiques,
-
Pharmacologiques
(dépendance nicotinique),
-
Psychologiques
(personnalité, cigarette = outil psychologique),
même si
une influence génétique peut favoriser le commencement du tabagisme, son
intensité et la difficulté à s’en passer.
·
Facteurs généraux
et individuels intervenant dans le devenir fumeur de l’individu :
Les
connotations générales, individuelles et personnelles intervenant dans les
motivations du fumeur sont nombreuses :
-
Connotations
sociales
Celles-ci
sont très largement impliquées, développées par la publicité, aussi efficaces
que pernicieuses et participant de façon importante à l’accroissement de
l’influence des médias sur la consommation tabagique : de nombreux
stéréotypes sont ainsi exploités par la publicité, par exemple : la
blonde « sophistiquée ». La gauloise « populaire »,
la cigarette roulée « écologique », la « chicha » originale
et culturelle (c’est « le patrimoine socioculturel » ?!), les
cigarettes tunisiennes « 20 mars » : nationalisme et
patriotisme ?!
- Connotations individuelles
Celles-ci,
non moins importantes, font intervenir âge, sexe et catégories sociales.
En
fonction de l’âge : on
sait que la probabilité, pour un enfant de devenir fumeur est d’autant plus
grande que les parents fument. Le processus d’accession au tabagisme, peut être
schématisé en trois étapes principales :
- Avant 10 ans : les enfants sont naturellement hostiles à l’égard
du tabac qui présente un danger pour la santé et un besoin dont on est esclave.
Progressivement, fumer va présenter l’accession à un plaisir nouveau
nécessitant une certaine maturité et une initiation ; « le
mystère » entourant la cigarette et l’interdit qui pèse sur elle vont lui
conférer le statut d’attribut d’adulte.
- Vers 10-13 ans : la curiosité de l’enfant l’emporte sur sa
prévention vis- à vis du tabac, l’enfant est souvent amené à s’initier au
tabac.
- Vers 13-14 ans : une seconde étape, largement conditionnée par le
mimétisme et le système culturel propre à l’adolescent, intervient.
L’adolescent à la recherche de son identité est amené à se forger d’autres
liens que ceux de sa famille ; entre adolescents se reconstituent des
micro-sociétés qui sont le pendant du monde des adultes et dans lesquelles les
rapports sont « différents », la cigarette sera le symbole
d’autonomie, de reconnaissance, d’échange, d’appartenance au groupe ou de rivalité
avec autrui.
Progressivement,
l’adolescent s’apprend à fumer et tandis qu’il prend davantage de plaisir à
fumer sa consommation augmente. A la signification de virilité et d’autonomie
pour le garçon, correspond un symbole de lien social et d’objet de séduction chez
la fille.
- La dernière étape : correspond à l’intériorisation du besoin de
fumer : en effet, l’individu passé 15 ans, n’a plus besoin de se prouver
qu’il est un homme ou une femme.
A ce
stade, le plaisir pris à fumer, qu’il soit simplement oral ou qu’il intègre les
satisfactions sociales (convivialité, affirmation de soi), se substitue aux
motivations initiales de l’adolescence. Le fumeur devient consommateur régulier
et si dans un premier temps le tabagisme n’est que dépendance psychologique, au
fur et à mesure que la consommation s’accroît (de façon progressive ou par
paliers) la dépendance nicotinique s’installe bientôt, l’habitude tabagique
devient un besoin en soi et le manque est d’autant plus mal ressenti.
En
fonction du sexe :
progressivement, le tabagisme féminin qui a été accéléré par la mixité de
l’enseignement et l’allongement de la scolarité en même temps que par
l’exercice professionnel, rattrape le tabagisme masculin et joue un rôle de
contre partie négative de l’avènement social de la femme.
En
fonction des catégories sociales et de leur image : on ne citera que 3 exemples : le
transporteur routier (casquette, salopette, cigarette) ; le PDG
(embonpoint, autoritarisme, cigare) ; l’étudiant (jeans, barbe, cigarette
roulée).
-
Connotations
personnelles
Elles sont
très nombreuses et intriquées. Le tabac peut être un moyen de lutter contre
l’ennui, contre l’anxiété, contre la dépression ; il peut stimuler
l’attention ; il procure une satisfaction orale, gestuelle ; il peut
aider à lutter contre la somnolence ou l’insomnie ; il confère un
« look » (ici à la Humphrey Bogart fumant de façon brusque et
concentrée, à la Marlène Dietrich : sophistiquée, sensuelle et
mystérieuse, ailleurs à la Roger Moore : aristocratique et mesuré) ;
il peut être conditionnement collectif : tabagisme mondain, tabagisme de
réunions : médicaments : tabac anorexigène, tout particulièrement
chez la femme, tabac laxatif, tabac sédatif, tabac coupe faim : enfin
« tabac vivons dangereusement »…
- Perception du tabagisme par les enfants
Il
convient de rappeler un certain nombre de conclusions déduites d’une étude sur
la perception du tabagisme par des enfants de la Communauté Européenne à partir
de leurs interviews. Leur vision est à la fois positive et négative :
- Positive, elle l’est à l’échelon individuel car la cigarette représente un plaisir
oral, évolué (nécessitant une initiation et un apprentissage), gratifiant
(récompense) ou consolant selon les circonstances ; c’est par ailleurs un
moyen de se replier sur soi-même (et d’oublier un monde trop réel, dans un
nuage de fumée qui peut comme le « feu » de l’extrémité de la
cigarette avoir un effet de fascination) ; c’est un substitut de l’absence et une compagnie (cigarette =
interlocuteur) ; enfin, c’est une occupation qui peut répondre à un besoin
d’action soulageant par exemple un blocage intellectuel, ou un exutoire à
l’agressivité ou au stress… point n’est besoin de rappeler que sortir vainqueur
d’une cigarette fumée, c’est réaliser une petite victoire sur la mort et
transgresser un interdit.
- Positive, elle l’est aussi à l’échelon collectif : atmosphère chaude,
conviviale des tabagies où la communication entre les individus d’un groupe
constitué s’exprime au mieux ; cigarette « petit cadeau » qui
n’engage à rien et qui facilite l’attention sur soi, mais qui peut aussi être
une façon d’agresser quelqu’un, non fumeur par exemple, et avoir vis -à- vis de
lui, valeur d’exhibitionnisme.
- Elle est aussi vécue négativement et
différents aspects sont à envisager : caractère aversif au niveau du goût
fréquemment rencontré au cours de la première expérience, notion connue de
nocivité pour la santé et de handicap dans la pratique sportive, inutilité du
tabagisme, caractère « anti-écologique » de la cigarette qui donne
lieu à une fumée nauséabonde et polluante ; enfin la cigarette est source
d’une dépendance qui peut revêtir l’aspect d’un esclavage réel.
De ce
mélange de sensation et de jugements confrontés aux particularités
individuelles, aux relations avec les parents, à la maturité psycho- sexuelle
de l’individu, à son registre comportemental, tout autant qu’aux relations qui
s’instaurent à l’intérieur du groupe d’amis que fréquente le jeune, le
tabagisme pourra prendre naissance et se développer.
2-Qui
fume, quand et comment ?
·
Répartition des
fumeurs selon l’âge :
Les études
de population mettent en évidence un accroissement du tabagisme chez les jeunes
et singulièrement chez les filles, avec une tendance au statu quo chez l’adulte,
voire une légère baisse.
·
Répartition des
fumeurs selon le sexe :
On
remarquera que les jeunes femmes qui fument le plus sont celles qui ont moins
de 30 ans ; après 40 ans, le tabagisme est moins fréquent.
·
Répartition selon l’habitude des parents
Le
tabagisme est plus fréquent chez les jeunes issus de parents fumeurs ou vivant
dans un environnement fumeur.
C’est dans
les familles où les parents sont d’anciens fumeurs ayant renoncé à leur
tabagisme que les enfants fument le moins fréquemment (valeur de l’exemplarité).
Ce serait
dans les familles où les parents fument et interdisent l’usage du tabac à leurs
enfants que ces derniers deviendraient le plus souvent consommateurs réguliers
de tabac
(transgression
de l’interdit, imitation des parents).
·
Répartition selon
la psycho typologie
Eysenk
postule l’existence d’un «
nucleus constitutionnel » qui induirait une prédisposition au tabagisme et
aux maladies sur la constatation d’une corrélation statistiquement démontrée
entre tabagisme, cancers du poumon et
artérites.
Cette
notion de « nucleus constitutionnel » est loin de faire l’unanimité,
la corrélation existant entre tabagisme et maladies paraissant davantage une
simple relation de cause à effet.
Néanmoins,
une oralité dans le tabagisme n’a pas échappé à la plupart des auteurs :
la cessation du tabagisme s’accompagne souvent d’une prise de poids qui n’est
pas liée qu’à la suppression de l’influence anorexigène de la nicotine, du fait
de la cessation de l’intoxication tabagique, mais davantage à la compensation par une prise alimentaire
désordonnée, déséquilibrée et excessive, indépendamment d’une modification des
métabolismes existant entre fumeurs et non fumeurs.
Eysenk a
proposé une relation entre faim et désir de fumer allant de paire avec la
fonction anabolisante du système parasympathique : Jacobs pense que le
besoin de fumer répond à un sentiment inconscient de vide interne et au désir
de le combler s’alliant à un fantasme de succion et à un phénomène de
régression. Cigarette et cigare auraient valeurs de symboles phalliques ;
la pipe, selon Koupernik, est à cet égard androgyne : masculine à cause du
tuyau, féminine tout autant par la blague et le foyer…. » (ceci pourrait
aussi se dire à propos la
« chicha »). C’est là le
monde clos du fumeur de pipe qui s’enferme dans son activité et qui se suffit à lui-même ».
S’il
paraît ne pas exister de structure psychologique préexistante poussant au
tabagisme, néanmoins des études faites aux USA sur la typologie psychologique
des individus ont montré aussi bien chez la fille que chez le garçon la double
utilisation des psychotropes en tant qu’outil de communication et de
« béquille psychologique ».
3-Les
différents types de fumeurs
·
Les fumeurs de
cigarettes
- Le
fumeur occasionnel fumant 1 à
2 cigarettes par jour est une éventualité rare. Elle concerne le plus souvent
le tabagisme à son début ou des femmes ou des hommes d’un certain âge ; la
toxicité est difficile à évaluer, elle est possible.
-
Les fumeurs réguliers de
moins de 10 cigarette par jour sont également rares, mais la toxicité est ici
déjà bien réelle : il s’agit bien souvent d’un stade intermédiaire vers le
tabagisme majeur, cette période pouvant durer un temps parfois très long.
-
Les gros fumeurs, plus de 20
cigarettes par jour, sont bien souvent d’anciens fumeurs, véritables toxicomanes,
dont l’espérance de vie est diminuée en moyenne de 6 ans (voire 10 ans) par
rapport au non fumeur.
-
Les très gros fumeurs, plus
de 60 cigarettes par jour, sont souvent d’anciens fumeurs, chez lesquels des
troubles psychiatriques sont fréquemment retrouvés : le sevrage est
difficile avec un syndrome de manque toujours présent ; les troubles
fonctionnels et somatiques dus au tabagisme sont inévitables.
·
Les fumeurs de pipe
Ils sont
assez souvent spécialisés dans ce type de tabagisme et ont rarement recours à
la cigarette ; la gestualité, les plaisirs gustatifs et olfactifs sont
souvent invoqués pour expliquer l’attachement des fumeurs à ce type de
pratique. La toxicité pourrait être moindre, mais elle est bien réelle avec des
troubles spécifiques (abrasions dentaires, pathologies de la bouche). Ce type
de fumeur demande rarement un sevrage tabagique.
·
Les fumeurs de
« chicha » ou de narguilé
La
situation serait aussi similaire que les fumeurs de pipe, mais d’autres
facteurs sont à confirmer par des études prospectives vu le phénomène récent et
de mode qui a accompagné ce type de tabagisme aussi bien en Europe (les
« bars à chicha » à Paris) qu’en moyen orient ou encore en Afrique du
Nord. Un aspect lucratif est aussi à considérer dans les pays en développement.
·
Les fumeurs de
cigares
Beaucoup
plus rarement stricts dans leur pratique que les fumeurs de pipe. Une marque de
notoriété, de richesse ou de pouvoir serait associé à ce type de tabagisme. Le
PDG, le milliardaire, le leader ou le chef politique (« Fidel
Castro » et son cigare « cubain » : pouvoir, révolution et
nationalisme seraient ici liés).
·
Autres
L’usage du
tabac à chiquer ou à priser est devenu rare en France ; il est fréquent
dans d’autres pays (le « snuzz » en Scandinavie ou en Suède,
« neffa » en Tunisie et en Afrique du Nord et le « Kat » au
yemen).
POURQUOI
CONTINUE- T- ON A FUMER ?
·
Fumer est d’abord
un plaisir
Le
phénomène qui revêt dans le tabagisme le plus d’importance est le plaisir qu’il
procure.
Fumer est
un plaisir qui fait appel aux différents sens :
- La vue (des volutes de fumée, de leur couleur…).
- L’odeur du tabac (tabac à pipe ou du
« tombac » de la chicha)
- Le goût, encore que le fumeur sache s’adapter à
toutes les cigarettes et à toutes leurs
Saveurs.
·
Fumer passe aussi par un apprentissage du tabagisme
-
L’apprentissage est
« une modification du comportement résultant d’expériences sensorielles
répétées ». Point n’est besoin de rappeler les travaux de Thomdike (1898)
ou de Pavlov (1927). Par contre, les expériences de Skinner ont montré que tous
les comportements, de la paramécie à l’homme, pouvaient se réduire à deux
grands types : soit un comportement d’approche d’objets nécessaires (à la
survie), dans ce cas on parle de renforcement positif ; soit un comportement
d’évitement d’objets représentant un danger, dans ce cas, on parle de
renforcement négatif.
Si ces
réponses nécessitent un comportement individuel, ce dernier devra pour se
fixer, nécessairement passer par un apprentissage ; et les relations qui existent
entre le stimulus et la réponse et qui sont suivies d’un état satisfaisant pour
l’organisme sont renforcées tout autant que celles qui font cesser un état
insatisfaisant en permettant sa cessation ou son évitement.
-
En 1954, Olds et
Milner découvrent qu’en stimulant au moyen de micro-électrodes certaines zones
de l’hypothalamus latéral d’un animal, ce dernier appuyait de façon répétée sur
la pédale permettant une autostimulation de cette zone, tout se passant comme
si celle-ci recelait « un centre du plaisir ».
-
Il est cependant à
remarquer que les schémas généralement proposés pour expliquer le phénomène de
dépendance physique comme par exemple pour les opiacés font appel à un
comportement d’évitement. Ainsi, sur certains neurones qui véhiculent des
sensations douloureuses, s’exerce une inhibition pré- synaptique dont le médiateur est une enképhaline. Cette voie
serait stimulée par l’apport d’opiacés ; par rétro-action, il y aurait
facilitation du passage de l’influx transmettant la sensation douloureuse
(diminution des récepteurs présynaptiques des voies transmettant l’influx
douloureux, ou accroissement des récepteurs post-synaptiques).Ainsi, sera-t-il
nécessaire d’accroître l’apport en opiacés pour maintenir la cédation de la
douleur (tolérance) et la suppression
brutale de l’apport en opiacés libérera-t-elle le frein inhibiteur pré-
synaptique sur les voies de la douleur entraînant une « plus grande
douleur » caractérisant ainsi le
sevrage.
- Ainsi, la dépendance résulterait d’un processus à
deux étapes :
*
établissement d’une dépendance physique ;
* puis
apprentissage de l’accroissement de consommation fondée sur la nécessité
d’éviter le manque et les conséquences des « malaises ». L’état de
douleur ou d’insatisfaction associé au sevrage deviendrait renforçateur négatif, le comportement d’évitement
correspondant alors à une nouvelle prise de drogue.
·
Le rôle de la
nicotine pourrait être capital
- En effet, il semble que la raison principale de ce
plaisir est que la nicotine induise une réaction psychologique par l’action
pharmacologique qu’elle exerce sur le cerveau et en particulier en tant que
stimulant dopaminergique au niveau de l’hypothalamus et de l’hippocampe,
structures qui sont le siège du système de gratification du cerveau. D’autres zones
d’auto- stimulation peuvent être mises en évidence au niveau du tegmentum
dorsal ; elles sont également le siège d’une forte concentration de
récepteurs nicotinique.
- Il est vraisemblable qu’au moins deux
neurotransmetteurs interviennent dans le système de la gratification : la
noradrénaline peut être et la dopamine sans doute ; la nicotine paraît
exercer une influence sur la libération de ces substances.
·
On fume également
pour éviter d’aller plus mal
C'est-à-dire
pour s’éviter les effets du manque, d’où la notion de dépendance. Celle-ci est
double : dépendance chimique nicotinique et dépendance comportementale
(voire psychologique et comportementale).
-
La dépendance
nicotinique
Les
drogues génératrices de dépendance et qui ont des effets sédatifs comme
l’alcool, l’héroïne, la morphine, déclenchement des mécanismes opposés. Ce
sont des excitateurs qui permettent au fur et à mesure que s’installe
l’accoutumance de rester toujours éveillé, que ceux-ci fassent intervenir une
sensibilité accrue ou une augmentation du nombre de récepteurs se trouvant au
niveau des synapses excitatrices du cerveau et du système nerveux
autonome ; une décharge plus conséquente des neuro- transmetteurs
inhibiteurs.
- Tout se
passe comme s’il y avait de façon permanente dans les systèmes excitateurs du
sujet, une augmentation de leurs activités tendant à contrecarrer les effets
déprimants de la drogue. En cas de suppression brutale de l’apport de drogue,
l’activité excitatrice accrue n’est plus neutralisée et les symptômes dus à
cette activité en excès apparaissent : le calme et la tranquillité sont
remplacés par l’angoisse, la panique, accompagnées de sudation, palpitation,
crampes abdominales, paresthésies et contractures musculaires, insomnie,
hallucinations, convulsion excessive, mydriase et chair de poule, toutes
manifestations qui tendront à être soulagées par un apport d’une nouvelle dose
appropriée de la drogue.
- La
nicotine est une drogue, à la fois stimulante et déprimante. On
comprend que les effets du syndrome de manque soient mêlés : l’individu
peut ressentir angoisse, certaine nervosité, irritabilité, hypersudation,
tremblement en relation avec l’abandon
des effets déprimants ; au contraire, il peut ressentir des difficultés à
se concentrer, devenir apathique et déprimé, présenter une bradycardie ou une
hypotension artérielle, l’électro-encéphalogramme pouvant montrer une
diminution de la vigilance lorsqu’il y a abandon des effets stimulants de la
nicotine. Chaque fumeur développe son propre syndrome de manque.
- Pour
Martin Javis, la concentration de nicotine dans le sang participe à l’auto
-régulation de l’apport en nicotine (vitesse et importance). Ce dernier
considère qu’il existe trois grands groupes de fumeurs, selon le niveau de
nicotinémie.
* Ceux
n’inhalant pas, qui n’absorberaient que
de faibles doses de nicotine, la dépendance relevant pour l’essentiel
d’un phénomène non pharmacologique ;
* Ceux
inhalant une cigarette toutes les heures et faisant évoluer leur nicotinémie
comme une succession de pics élevés dans leur sang ; ce sont les
chercheurs « de pics » ;
* Enfin,
les fumeurs qui consomment une cigarette toutes les demi-heures, ce qui
maintient leur nicotinémie au dessus du niveau basal ; ce sont les
« mainteneurs du niveau de base » qui cherchent avant tout à éviter
le manque ressenti par le passage de leur nicotinémie sous ce niveau.
-
Soulignons l’importance de deux symptômes ressentis à l’occasion du
manque :
* D’une
part, l’envie obsédante de cigarettes qui peut persister très longtemps, plusieurs
semaines, voire plusieurs mois, et semble selon les études américaines,
indépendantes du niveau du tabagisme antérieur….
* D’autre
part, la dépression fréquente qui accompagne le sevrage et qui peut aller de
l’apathie à l’impression d’inutilité de l’existence, de manque, de valeur
propre de l’individu et de perte des renforcements psychologiques associés à
tout objet aimé (voiture, femme, enfants, autres plaisirs,…)
- On admet
actuellement que le besoin pharmacologique de nicotine (toxicomanie) s’installe
à partir du moment où le fumeur consomme 20 cigarettes par jour ; mais il
faut savoir que la façon de fumer va conditionner la quantité de nicotine
délivrée ; ainsi on peut constater que des cigarettes fumées plus
rapidement (nerveusement) permettent d’atteindre des taux de nicotinémie
identiques à ceux obtenus en fumant plus lentement une cigarette deux fois plus
dosée.
- La
dépendance psychologique
* Il est
vrai que le seul apport de nicotine par injection ou gomme à mâcher permettant
d’atteindre un taux de nicotinémie moyen proche du taux obtenu en fumant les
cigarettes ne suffit pas, dans bien des cas, à supprimer l’envie de cigarette
du fumeur, s’il permet souvent de réduire le tabagisme ; on conçoit donc
qu’à côté de la dépendance nicotinique existe un autre mode de dépendance et ,
en particulier, une dépendance psychologique car le choix du tabagisme, la
façon de s’en servir au cours de la vie importent.
* Le tabac
est un excellent outil psychologique notamment puisqu’il permet de mieux contrôler
le niveau d’éveil.
* Le
tabagisme est également une façon de mieux gérer l’angoisse et l’agressivité
dont nous sommes capables. S’il l’on interroge des fumeurs, ceux-ci expliquent
souvent qu’ils ont besoin de fumer tant en condition de relaxation (fin de
repas, après le travail) qu’en condition de stress (rendez-vous professionnel
délicat, situation de conflit…). Par contre, on connaît très mal les conditions
tabagiques des situations intermédiaires, mais il est certain que si l’on
demande aux fumeurs de ne conserver que les cigarettes indispensables, ce sont
celles des états extrêmes qui sont protégées.
* Des expériences ont montré une consommation
accrue de la cigarette à l’occasion de
poussées d’angoisse comme un accroissement du nombre et de la puissance des
bouffées en situation de conflit, d’angoisse, de stress et de colère. Des
enquêtes très poussées ont permis de révéler les situations dans lesquelles
l’utilisation du tabac était appropriée, par ordre de fréquence
décroissante : le besoin de se concentrer, de chasser l’ennui (le
tabagisme se révélant une excellente activité de remplacement analogue, pour
certains éthologistes, aux attitudes observées chez les animaux en situation
d’attente, d’incertitude ou de conflit, comme gratter le sol, ou aboyer) et
d’apaiser les tensions.
* Nous ne
ferons que rappeler l’étude de Williams en 1973, qui montrait une relation
entre le tabagisme et le goût du risque chez les garçons et filles et
l’impulsivité chez le garçon ; enfin, le tabagisme est un excellent outil
de communication, chez le jeune, c’est souvent le Sésame qui permet d’entrer
dans le groupe, son signe de reconnaissance ou d’appartenance et qui plus tard,
aide à soutenir les relations humaines (attention convivialité ou conflit).
* Assez
schématiquement, on en arrive à distinguer trois groupes de situations
conduisant au tabagisme :
- Celles
qui correspondent aux situations extrêmes : d’une part, un geste conscient
vécu positivement (cigarette plaisir associée par exemple au café
de fin de repas ou au moment de détente) ; d’autre part un geste
conscient, vécu négativement (cigarette masquant l’anxiété ou la
difficulté et parfois véritable béquille psychologique).
- Et
celles qui correspondent à la situation intermédiaire : qui
pourrait être la cigarette « tic » automatique et inconsciente, mais
devra se répéter impérativement au risque d’induire rapidement un malaise
conduisant au besoin impérieux de fumer (compulsion).
*On
pourrait d’ailleurs imaginer que le fumeur puisse se comporter dans les
situations extrêmes (cigarette plaisir relaxation ou cigarette masquant stress
ou anxiété psychologique) comme « un chercheur de pic » de
nicotinémie, situation mal compensée par la gomme à mâcher ou le timbre à la
nicotine mais compensée efficacement par l’apprentissage de la relaxation, ou
au contraire comme « mainteneur de niveau de base » à l’occasion de
la prise de cigarettes automatique des situations intermédiaires, cigarettes
assez facilement compensées par la même gomme à mâcher.
*Une
association timbre à la nicotine (maintenant le niveau de base) et nicotine en
spray nasal qui contenterait les pulsions apporterait la preuve, si elle se
révélait efficace, de cette approche. Mais actuellement d’autres médicaments
sont apparus comme la varénicline (Champix*) qui, s’intégrant dans une
stratégie thérapeutique adaptée à chaque fumeur pourraient être mieux
rentables.
·
Le tabagisme
habitude
C’est
« un comportement dicté par des dispositions apprises à agir fréquemment
d’une certaine manière et dans certaines circonstances. »
L’homme
est impliqué dans diverses habitudes (mode de vie, loisirs, activités
sportives,…) ce qui nous permet de situer l’habitude tabagique dans le dédale
de celles-ci. Elles nous permettent de signaler l’importance de la sociabilité
et des satisfactions orales ou manipulatoires concernant le tabagisme.
On
remarquera au passage, que la force d’une habitude est largement conditionnée
par son acceptation socialement parlant (tabagisme mieux accepté que
l’alcoolisme qui est lui-même mieux accepté que le recours au drogues
« lourdes » type héroïne), mais que l’acceptation et la distinction
entre habitudes légales et illégales évoluent.
Le
tabagisme paraît cependant bien souvent davantage qu’une simple habitude pour
devenir une véritable obsession avec désir impérieux, compulsion à prendre une
cigarette pour s’éviter l’inconfort du
manque. C’est souligner à nouveau l’importance de la dépendance.
· Tabagisme et développement psychique sont
étroitement liés.
Nul mieux
qu’Odile Lesourne n’a étudié la question dans son intéressant livre « le
grand fumeur et sa passion » comme nous l’avons déjà écrit.